Séminaire annuel de philosophie

 


Identité ouverte, identité fermée

 

Notre 22e séminaire (2017)se tiendra au
Domaine Floravie, 100, route Santerre, Rimouski (le Bic)
Foravie offre 15% de rabais pour l'hébergement

du vendredi 11 août à 19h au dimanche 13 août à 15 h

 

 

On croit parfois que l’identité est une sorte de réflexion sur soi permettant à un « moi » personnel ou national d’être conscient de soi en se donnant un contenu : je suis ceci, cela, j’ai telles valeurs... L’identité fonctionnerait comme la membrane d’une cellule séparant le « moi » du non-moi, filtrant ce qui alimente, éloignant l’envahisseur, définissant une intimité devant être conservée et reproduite... Mais ce n’est là qu’une approximation qui met peut-être l’essentiel de côté.

Même la cellule ne pourrait exister comme être propre si elle n’était pas en relation d’identité avec la vie en général. Le biologiste le perçoit très bien. Il cherche le mystère général de la vie dans l’individu particulier. Il trouve des lois, des opérations, des formes qui sont à la fois omniprésentes dans tout le vivant, mais particulières dans chaque forme individuelle. Sans cela, il n’y aurait pas de science du vivant : pour chaque être vivant, il faudrait une science particulière. De même, le « moi » ne peut émerger et évoluer que si son être particulier est ancré dans l’être universel (la vie, l’humanité). Le « moi » ne peut donc pas se définir par simple opposition au « non-moi ». Il faut plutôt rechercher l’émergence du « moi » dans son rapport d’intimité avec l’universel (l’humanité, la vie). L’identité serait d’abord ce qui est identique en moi et dans l’universel.

L’identité ne serait pas au départ la différence qui fait de moi un être particulier, cela vient avec l’histoire, l’identité serait d’abord l’unité d’ancrage de chacun dans l’humanité et dans la vie en général. On ne doit cependant pas imaginer cette origine de l’identité comme quelque chose qui appartient au passé, un mythe. L’origine, au contraire, est précisément ce qui ne peut pas être entraînée dans le fleuve du temps puisqu’elle en est la source. Elle est l’ici-maintenant qui permet la conscience du particulier dans l’universel.

Cette métaphysique de l’identité pourrait peut-être nous aider à comprendre l’extraordinaire différence entre l’identité fermée toujours vouée à l’inhumanité et l’identité ouverte vouée à  l’adaptation et donc compatible avec la vie. Un des facteurs qui semble favoriser l’identité fermée propre aux extrémistes est le « complexe d’abandon », un « trouble de l’attachement » qui se traduit par une tendance à s’identifier par le rejet de « l’étranger ». On peut retrouver ce complexe dans la mythologie grecque, dans la fondation de Rome, dans la Genèse biblique, dans le rapport entre la France et la Nouvelle-France… Et aussi dans d’innombrables tyrans du passé et du présent. En revanche, le même complexe d’abandon a suscité de très grands artistes, des écrivains, des saints, des changeurs de monde.

Comment chacun d’entre nous et comment notre Québec évolue-t-il entre la fermeture et l’ouverture? Comment avancer et faire avancer l’identité personnelle et l’identité sociale vers une plus grande adaptation aux conditions de la vie?

Nous serons accompagnés dans notre démarche par Hélène Fortier, Yvon Rivard, Jacques Perron, Katy Roy, Isabelle Miron.

 

L’horaire :

Vendredi de 19:00 h à 21:00h

Rencontre d’ouverture (mise en questions), présentation des questions d’ateliers et inscriptions aux ateliers

Samedi de 9:00 h à 12:00h

Travail d’ateliers en cinq groupes

Samedi PM

Période libre pour profiter de la nature

Samedi de 19:00 h à 21:00h

Soirée littéraire autour du thème de l’identité

Dimanche de 9:00 h à 12:00h

Retour sur les ateliers

Dimanche de 1 :30 à 15:00h

Synthèse

 

 

 

Questions d’atelier

 

  • Identité et enfance. Quelle est la scène primitive dans laquelle vous retrouvez  l'enfant  que vous avez été, l'expérience fondatrice de votre être , qui contient le germe de toute votre vie ?
  • Identité et intériorité. « Nous sommes des immeubles. » Et si nous comparions l’identité, « unité d’ancrage de chacun » tel que l’affirme Jean Bédard, à une maison ou, comme le fait Wajdi Mouawad, à un « immeuble habité par un locataire dont nous ne connaissons rien ». Nos portes et nos volets sont-ils ouverts ou fermés ? Qui sont donc ces locataires qui nous habitent ? Éprouvent-ils « une frayeur profonde à l’idée de quitter la pièce où ils se calfeutrent » ou osent-ils explorer ces « dédales auxquels mènent des ascenseurs donnant à des sous-étages, véritables mondes insoupçonnés »? Comment nous habitent-ils ? Quels liens entretenons-nous avec eux? En somme, quelle influence les personnages qui nous habitent ont-ils sur notre  identité ?
  • Identité et différence. « Pourquoi sommes-nous différents ? Selon la vision du penseur chinois Wang Fuzhi (XVIIe siècle), la différence est la condition même de l’harmonie, et la conscience, qui ne fait l’objet d’aucune individuation, participe à cette différenciation. Ce sera le point de départ de notre discussion. »
  • Ouverture et fermeture. « Certains soutiennent que toute religion, tôt ou tard, cherchera nécessairement à fermer l’identité de la personne (le fidèle) et, si possible, de la nation (le politique). Voilà pourquoi il faut contenir les religions (sans chercher à les éliminer) et éduquer à une spiritualité ouverte. Plusieurs pensent même qu’il n’y a de spiritualité vraiment ouverte que dans une « spiritualité laïque ». Qu’en pensez-vous ?
  • L’identité comme source. L'identité ouverte telle que présentée dans le séminaire rejoint les propositions de Francisco Varela en sciences cognitives avec ses concepts d'autopoïèse (co-détermination de l'être vivant et de son environnement) et d'énaction (co-émergence d'un sujet sensible agissant et de son monde). Dans ses travaux, Francisco Varela souligne le statut exceptionnel de l'expérience dans le processus de la connaissance. L'expérience conscience ne serait pas une chose ou une propriété que l'on peut connaitre (du dehors), car elle n'est autre que ce avec quoi on co-naît. L'acte de cognition équivaudrait donc à un changement adaptatif de structure sans changement d'organisation, c'est-à-dire sans perte d'identité(cf. Le cercle créateur, p. 25 et 21). Ainsi, si l'on co-nait à chaque expérience consciente et si l'identité ne se perd jamais, quelles seraient les expériences essentielles (personnelles, mais également pour la société québécoise) à partir desquelles co-naître? Comment vivre, faire vivre et faire connaitre ces expériences dans le Québec de 2017?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Table des matières

L’horaire : 3

Questions d’atelier. 4

L’identité ouverte du moi Erreur ! Le signet n’est pas défini.

Avant-Propos. 6

Début de définition. 8

L’être et le néant. 11

Les matériaux du moi 13

Collectivité et individualité. 15

Le moi et l’identité. 17

Identité et lien d’attachement. 19

La présence totale. 21

Le visage du moi 26

Double identité. 29

 

 

 

 

 

Avant-Propos

 

L’intention de ce cahier est de réhabiliter la notion du « moi » ridiculisé de toutes les manières : la science dit qu’il n’est qu’une illusion, nous serions entièrement déterminés par nos gènes et notre environnement; la culture actuelle en fait un culte outrancier; les traditions religieuses disent qu’il est une création de Dieu et que sa liberté se limite à se livrer à lui.   

Pourtant, rien ne nous est plus cher que notre moi parce que si je disparais, tout disparait, du moins pour moi. Mais le moi a encore plus de valeur et même une valeur suprême et universelle, car si tous les « moi » disparaissaient les uns après les autres sur cette terre et partout dans le cosmos, alors l’univers entier ressemblerait à une mécanique complètement absurde. Car sortir de l’absurde veut dire répondre à la raison, mais pas uniquement à la raison, répondre aussi à tous nos plus grands désirs. Tant qu’il y aura un désir légitime qui sera frustré quelque part, un moi ressentira que le monde est absurde. Le moi est l’embrasseur de monde, et si en toute lucidité, il se réjouit du monde, le monde a réalisé sa vocation, il a cessé d’être absurde. Et si le moi qui a sauvé le monde de l’absurde n’est pas moi, pour moi, le monde reste absurde.

Comme l’unique tâche du philosophe n’est pas de déclarer sentencieusement l’absurdité du monde avant même d’en avoir fait le tour, mais d’en découvrir humblement le sens, bribe par bribe, j’entreprends ma démarche…

Elle sera sans doute inutile pour les autres moi, mais sait-on? Après tout, je n’aurais rien commencé sans tous les autres qui m’ont précédé et qui, pourtant, n’étaient pas moi. Tel est sans doute le premier mystère du moi : si « moi » existe, il n’est pas les autres, mais il n’est pas non plus leur absence, au contraire, il est probablement leur rassemblement.

  

Moi, c’est qui ?

Je scrute… Je veux être sincère… Des images défilent, des paroles intérieures chuchotent…

Quelque chose s’impose d’un seul bloc à moi.

Je suis l’éternel petit garçon encore terrifié par la violence de Montréal. Je suis toujours là, rue Alma, debout dans la cour, stupéfait, à l’ombre de l’érable à Giguère planté par papa. Mon arbre.

Tout à l’heure, Michel, mon seul ami, et moi étions en train de jouer. Sa grand-mère est schizophrène, maman me l’a dit. La vieille dame nous a demandé de poursuivre son mari et de lancer des rondelles de hockey sur toutes les femmes qu’il croiserait. Nous avions réuni cinq rondelles, et nous l’avions suivi jusqu’au premier coin de rue en priant pour qu’il n’y ait pas de femme. Il n’y en a pas eu. Nous sommes revenus, tremblants. Michel est parti. Je suis resté figé, effrayé, ma main crispée sur une rondelle. J’avais peut-être six ou sept ans.

Je n’ai pas bougé de là : la vieille maison délabrée, les « sheds » de tôle, les vieux clous rouillés redressés par papa... Un jour, un homme nous avait poursuivis, Michel et moi, en criant et en nous menaçant de sa hache. Un autre jour, ma deuxième sœur est arrivée en sueurs et en larmes parce qu’un homme l’avait coincée pour la tripoter. Elle l’avait frappé aux testicules comme lui avait enseigné maman et elle s’était sauvée… Et tant d’autres choses qui semblaient presque normales à tout le monde.

Je vais en raconter d’autres bouts, mais déjà, vous et moi avons bien l’impression que ce qui peut donner un sens à tous les événements d’une existence est précisément l’enfant qui trouve qu’ils n’en ont pas. C’est parce que le moi recherche de toutes ses forces le sens, qu’il découvre que sa vie est plongée dans ce qui n’a pas de sens. Ce moi est si seul et pourtant il rassemble en lui tous les autres, ceux que précisément il ne veut pas être et ceux qu’il aspire à être.

Quand j’aurai digéré ce qui s’est passé dans la ruelle de la rue Alma, à l’école, à l’église, je serai prêt pour une autre vie, une autre planète. Mais pour le moment, je suis atterré, car ici on tue, on viole, on frappe à coups de chaîne, on humilie les enfants, dehors les sirènes crient, les gens rient, ils tètent une bière et se saluent comme si rien n’était. C’est dans ce sens-là que je me sens seul, et pas tout à fait, car d’autres comme Michel se sentent aussi seuls.

Je revois ma sœur de fauteuil (nous dormions deux dans le même fauteuil), une année plus âgée que moi, ses démangeaisons sexuelles qui ne lui appartenaient pas, mais venaient d’un oncle sale et gluant, sa souffrance de « grosse torche », l’horrible sobriquet dont on l’affublait... Je revois la chambre sombre où nous étions tous les quatre. Ma deuxième sœur n’a pas subi qu’une tentative d’agression, mais la mort violente de son jeune amoureux, l’isolement à cause de la tuberculose, et tant de rêves effondrés... Et l’aînée, encore une trace de sang sur la neige. Devant tout cela, les gens haussaient les épaules, se plaignaient un instant, ensuite, les hommes allaient à l’usine se faire insulter en anglais par leurs patrons, les femmes tricotaient des bas en se plaignant de leurs hommes fatigués et agressifs. La vie continuait.

Moi, c’est le mot juste, moi, je suis resté figé. Il y a bien eu des morceaux qui ont continué sur les chemins du temps, les routes tracées, les chemins qui vont naturellement de soi, mais l’enfant est toujours là à se demander : « Mais qu’est-ce qu’on fait là ? Qu’est-ce que c’est que ce monde ? »

On nous disait que c’était le monde, qu’il fallait bien sortir de notre enfance pour l’affronter. À l’Église, on disait que les premiers parents de la terre avaient désobéi à Dieu, et qu’on subissait la punition, d’autres disaient, au contraire, que c’était l’Église qui rendait les hommes vicieux, renfrognés et prêts à tuer comme ils l’avaient tant de fois prouvé durant la dernière guerre mondiale… Comment voulez-vous avaler cela ?

Le « moi », est-ce celui qui n’avale pas ? Est-ce que tous les « moi » ont pour propre de ne digérer ni les violences ni les sornettes pour expliquer les violences ? Suis-je seul ? Y a-t-il d’autres « moi » figés comme des étoiles dans les noirceurs de Montréal, de Londres ou de Paris ?

On m’a accusé d’évasion philosophique. Y en a-t-il d’autres ? Et dites-moi pour quelle raison j’aurais plongé dans ce monde sans question ! « Moi » est l’enfant figé devant le spectacle de la « civilisation », le chaos, la tour de Babel.

Mais le temps, lui, passe et emporte le non-moi dans le trafic des autos et du métro. Je devenais aussi un peu tout le monde dans le flot du monde.

Il ne m’a pas emporté, enfin, pas tout à fait. J’ai pris soin de l’enfant. J’ai deux « moi », l’un encore figé devant le scandale du monde, l’autre parti en éclaireur avec sa petite lanterne. Je me suis évadé, mais je n’ai pas abandonné l’enfant, je n’ai même jamais douté de la valeur de ses émotions. Quand un enfant dit : « Ne tuez pas, ne dites pas des méchancetés, n’attaquez pas l’innocence de nos cœurs, ne nous souillez pas », je ne dis pas : « Il exagère ». Qu’est-ce que la philosophie : c’est le papa qui, ce matin, refuse d’aller à l’usine, il s’assoit à côté de son enfant et affronte son impuissance à trouver des réponses. Rien d’autre : tenter d’affronter la « tour de Babel », tenter de la remettre à l’endroit.

Aujourd’hui, je vis parmi les arbres, les animaux, les enfants, je suis loin de la rue Alma. Je me suis évadé en esprit, mais je me suis sauvé aussi en corps et en cœur, car je vis sur une ferme parmi les arbres, les plantes et les animaux. C’est beau. On respire. J’ai presque réussi à y amener le petit garçon de la rue Alma. J’attends, car autour, la communauté n’est pas encore suffisamment sensible à la violence potentielle que nous représentons les uns pour les autres. Mais je sens qu’un jour viendra où moi, l’enfant, osera un pas dehors…

 

Je l’affirme solennellement, je, moi, l’enfant, suis un être sacré. Je suis l’humanité que les humanistes cherchent, la « personne » visée par la Charte des droits, l’enfant attendu dans la grande littérature romantique, la raison de vivre du philosophe, le bénéficiaire de la science, l’inspiration de l’art, l’auditeur de la musique, le nerf de la vérité, la justification du monde … Voilà ce que moi je suis, ainsi que tous les moi qui veulent entrer dans un monde sans violence.

 

Début de définition

 

Mais le moi a été humilié de multiples façons. La plupart des courants psychologiques et sociologiques semblent réduire la « psyché » à ce qui la détermine : biologie, famille, culture, histoire, environnement… D’autres disent que le moi est un effet de multiples causes cérébrales complexes. D’autres encore disent qu’il est une poussière sociale décidée par les vents collectifs, les forces du marché, les pouvoirs politiques. Tous identifient le moi à tout ce qui n’est pas moi.

En psychanalyse, le moi aménage les conditions de satisfaction des pulsions sexuelles (et plus généralement relationnelles) en tenant compte des exigences des règles morales. Il s'organise et se dégage du narcissisme en même temps qu’il maîtrise quelque peu « l'objet sexuel ». Son rôle est d'établir un système défensif et adaptatif entre la morale, les autres, et les exigences pulsionnelles de son corps.

Le langage courant utilise le mot « moi » pour désigner justement le narcissisme si fortement cultivé aujourd’hui. Et ce culte du « moi » vient, dit-on, directement d’influences biologiques, éducatives, historiques, médiatiques, sociales… On pourrait même dire que la centration sur ma « petite personne » efface complètement ce qui m’est propre et original. Le narcissisme apparait, en fait, comme une entreprise de démolition du moi sacré, intouchable et inviolable : l’enfant qui a justement mal au cœur devant ce culte fomenteur de violence. Un tel moi, non seulement n’est pas moi, mais il est l’image parfaite du conditionnement collectif. Rien n’est plus collectif que l’individu imbu de lui-même à qui l’on peut vendre l’idée du bonheur sous une forme commerciale et économiquement rentable.

Dans l’ensemble, la science classique et la culture ambiante laissent entendre que le « moi » auquel je réfère dans ce livre n’existe pas. Qu’il n’y a rien en moi qui soit moi, que tout ce qu’il y a en moi est un conditionnement qui vient du corps ou de la culture. Et effectivement, toute personne qui cherche sincèrement et sans complaisance, ce qu’il y a en elle qui soit vraiment elle, a l’impression de chercher le trou d’une aiguille dans une botte de foin. Elle peut facilement se décourager et conclure : « je » n’existe pas, « je » est un fourre-tout, le carrefour d’une infinité de déterminations. « Je » est un imposteur.

L’enfant atterré parce qu’il ne se conçoit pas être un résultat, mais se veut plutôt un critère, soignez-le! Il est malade.

La théologie elle-même, qu’elle soit juive, chrétienne, arabe, affirme que je suis né de Dieu, et que si, par malheur, je dérive de sa volonté, eh bien! il faut que je m’amende! Les traditions orientales et bouddhistes laissent entendre que je suis une goutte dans l’océan, que le moi est une enflure, une source de souffrance, une illusion qu’il faut liquider. Le « soi » universel et impersonnel doit le remplacer.

De tous les philosophes de l’antiquité à aujourd’hui, très peu ont cru à l’existence d’un moi spirituel et fondateur, et encore moins, ont tenté d’explorer ce « moi » qui, s’il existe, n’est pas les autres, ne vient pas des autres, mais se constitue lui-même, s’arrache lui-même aux entraves qui le contraignent et produit lui-même des actes créateurs, et il fait tout cela à partir du rassemblement de tout ce qui l’a précédé et mis au monde. Il n’est pas simplement un médiateur entre la libido et les interdits sociaux, il est le psychanalyste lui-même, l’ouvreur d’entrailles, le rassembleur, mais surtout le démêleur. Parmi ces philosophes, Louis Lavelle, oublié tout autant que le moi dont il a fait l’exploration minutieuse et périlleuse. À vrai dire, les philosophes du moi n’ont jamais trouvé leur place dans l’histoire de la pensée. Ils ont été aussi marginaux que le moi. On a reproché aux religions d’éclipser l’expérience de Dieu sous l’enflure d’un culte sur Dieu, mais c’était pour oublier l’éclipse du moi sous le culte du moi.  

Pourtant, comment opérer un changement significatif dans la pensée collective, si le moi n’existe pas? Et c’est bien le défi qui est devant nous. Le moi ne digère pas le mal, il ne considère pas la violence, obligatoire, il ne pense pas que l’absurde commande la capitulation de l’esprit, il veut construire un monde où il serait chez lui, il veut retrouver sa patrie.

Le moi dont je vais parler ici est ma propre substance.

Descartes donne deux sens au terme substance. Au sens strict, la substance est ce qui existe par soi. Pour lui, il s’agit de Dieu le Créateur. Au sens large cependant, les substances sont les deux « bases » que Dieu a créées et auxquelles il apporte son soutien afin que, justement, elles subsistent : la matière et la pensée. Spinoza de son côté ne retient que la première définition : la substance est ce qui ne peut pas être produite par autre chose qu'elle-même, elle est cause de soi. Pour Spinoza, seule la Nature est dans ce cas. Je partage la définition de Spinoza qui est la plus ancienne, mais je ne partage pas sa philosophie, car le moi possède la nature de la nature, mais il la possède tant, qu’il peut soit se couper d’elle ou s’entretenir avec elle comme un enfant peut se couper de sa mère ou entrer en relation d’adulte à adulte avec elle.

Quand je dis que le moi est ma propre substance, j’entends bien que le moi se cause lui-même, mais il se cause à partir de quelque chose qui lui est donné, un peu comme la vie s’organise en rassemblant des informations et des éléments présents qui semblent traîner autour d’elle. Dans ma recherche, j’estime qu’il y a une Source éminente, à la fois pensée et énergie. De cette source et dans cette source, le moi se cause lui-même, il est cause de soi. J’aime bien l’idée qu’une création soit une relation entre une source première et une source seconde, comme un système mathématique particulier sort logiquement des mathématiques en général, comme une symphonie particulière sort de la musique universelle, comme un enfant original surgit d’un monde de relations extrêmement complexes que l’on nomme « la vie » … Dans le cas du moi, cette sortie est libre. Le moi est l’acte de libération de soi, et se faisant libre, il se fait nouveau. Le moi est une appropriation de soi qui est, ici, perçue légitime. Et en ce sens, le moi est totalement digne de lui-même.

Mais je conviens qu’on ne sera pas d’accord avec moi, car j’ai presque toute la philosophie, les sciences classiques, les courants religieux, les courants laïcs, athées ou agnostiques contre moi. Néanmoins, peut-être qu’on acceptera de me suivre un moment juste pour voir ce que cela ferait d’imaginer l’existence du moi. Qu’est-ce que cela ferait à propos du bonheur, de la survie de notre espèce, du sens de l’existence ?

J’en conviens aussi, le moi est évidemment une expérience subjective, mais si on me suit bien, on pourra peut-être comprendre que c’est l’expérience subjective de l’objectivité elle-même. C’est le sujet qui produit l’objet à partir d’une relation entre lui et non-lui, entre moi et non-moi.

Si l’identité a un sens, elle est le moi en tant qu’il résulte de lui-même. L’identité survient lorsque le moi dit de son moi : « C’est bien moi. Je me reconnais en lui. Je me légitime en lui. » Et si c’est bien moi, l’autre, fusse-t-il le plus misérable des hommes, sera ma raison d’être. C’est le deuxième mystère du moi : le « moi » n’est pas les autres, et c’est précisément pour cela qu’il les contient tous de façon si urgente et charnelle. Il en va du bonheur des autres que je m’installe à demeure dans mon exigence enfantine de non-violence.

 

L’être et le néant

 

Chacun est à la fois père et fils de lui-même. C’est ce cercle qui permet à l’être d’être parfaitement intérieur à soi.
Louis Lavelle, De l’intimité spirituelle, page 80.

 

Je suis terrifié de dépendre à ce point de cette constante rupture avec l’ennui, le vide, la peur et le simple potentiel d’en sortir, mais cela m’apparaît un principe implacable. Si je dis que moi, c’est moi et non n’importe quoi d’autre, alors je suis ce jaillissement contre l’ennui, le vide, la peur. Je suis cette affirmation même, et je dois à tout prix rendre cette affirmation concrète en me butant contre ce qui va de soi pour les autres. Je n’avale pas l’opinion commune.

Au contraire de ce qu’on pourrait croire cependant, ce jaillissement ne m’épuise pas car son « énergie » n’est pas de moi. J’ai des pattes de kangourou. Les tendons des pattes arrière du kangourou sont si élastiques qu’il n’a qu’à utiliser son poids pour se charger en énergie (étirer l’élastique), et c’est cette énergie qui le lance presque sans effort un bond en avant. Il en est ainsi de moi, ce qui m’écrase me fait bondir : mon ressort d’indignation. La conscience remplace l’effort. Tentez de faire ce qui est pour vous une véritable aversion (comme manger ce qui vous dégoûte), et votre volonté sera rapidement rompue. Aller dans le sens de vos prises de conscience et vous bondirez au-devant de vous-même presque sans autre effort que l’attention et l’intérêt que vous portez à ceux qui ont besoin de vous.

Mais cela m’effraie presque davantage, car je dépends de ce qui m’échappe. Je suis condamné à un acte de foi : croire aux tendons de ma conscience. Sauf que si je regarde de près, je sens que cette lumière qui s’indigne et se tend n’est pas une chose qui s’évanouit, mais qui s’amplifie. Mon expérience du moi m’inspire confiance, non pas que je vaincrai et rendrai le monde meilleur à moi seul, mais ce monde sera de plus en plus insupportable, et c’est alors qu’il sera transformé. Si j’ai existé véritablement, de plus en plus de kangourous bondiront contre toute misère et toute violence.

L’acte-moi est toujours mon dernier acte, je veux dire celui de l’instant présent, mais c’est toujours un acte qui unit comme le saut du kangourou unit tout son être, tout ce qu’il a appris, tout ce qu’il voit, tout ce qu’il espère. Les Mozart de ce monde semblent créer leur musique à partir de rien, mais leur élan ne sort pas du vide, il surgit du sentiment du vide, ils sortent le nouveau de l’ancien, leur œuvre est une nouvelle synthèse de leur moi. Dans la force de l’âge, le moi produit des synthèses à large spectre, des œuvres solides et matures qui ramassent tout ce qui précède et le surélève. Néanmoins, le moi est le dernier acte, celui de l’instant présent, sinon, le moi se noie dans l’inconscient. Au soir de la vie, le moi se purifie au point de ne rien ébranler du monde, il est comme aspiré par le jour attendu, il se recueille pour une plongée totale dans le jour attendu.

Mais qui s’intéresse au jour attendu?

J’ai descendu en apnée jusque-là, jusqu’à la sensation du jour attendu. Je suis l’aurore qui a osé soulever les édredons de ce qui va de soi. Autour de moi, on rabat l’obscurité.

Maintenant, j’étouffe, car je prends conscience que je dépends de deux fonds incroyablement proches du « néant » dont l’essence est l’éternelle présence (telles des sources) de leur éternelle absence (elles ne contiennent pas d’objet). Deux fonds : la Source première et l’acte-moi.

Si la source vive qui est en moi, mais qui n’est pas moi, m’était donnée comme un ordre, je veux dire comme la forme d’un acte, comme un programme, je ne pourrais pas lui arracher un moi, je ne serais qu’obéissance mécanique. Comme une automobile ou un ordinateur, je serais l’image de celui qui m’a fait et non pas à son image, je ne serais pas moi-même une source pour moi-même. Mon rapport avec la Source première n’est pas ainsi.

Là où je puise la vie, tel un enfant puise l’eau dans une rivière, il y a bien l’énergie, mais pas l’acte. La Source première reste une universalité bouillonnante, un univers de possibilités qu’il m’appartient de mettre au monde. Cette vie qui sourd en moi reste indéterminée, plastique, prête à être moi plutôt qu’elle-même comme en respirant l’air devient moi, en buvant l’eau devient moi, en mangeant la nourriture devient moi. C’est pourquoi, les anciens l’appelaient « déité », comme on nomme « beauté » la source de tout ce que l’on peut faire de beau.

De son côté, si le moi était une substance, un programme, ou quoi que ce soit de prédéfini, de déjà fait, je ne pourrais pas non plus me faire moi, je ne pourrais que développer un contenu déjà existant en miniature, une graine faite d’avance, un programme génétique déjà installé. Je serais ce qui pousse, bon ou mauvais, droit ou croche, intelligent ou bête. Oui, il y a des conditions génétiques, des possibilités structurées dans l’environnement, mais je ne parle pas de cela, je veux attirer l’attention sur ce qui est moi et non pas ce qui est décidé de moi. Oui! J’en conviens, ce n’est pas grand-chose, et même, c’est d’abord rien comme tout acte n’est rien avant d’être. Mais si vous enlevez ce possible moi, il n’y a plus d’humanité du tout, mais simplement la suite du monde.

Personne ne peut pénétrer ce moi, ni le connaître. Vu de l’extérieur, c’est l’éternelle surprise. Il se lève et on ne sait pas où il va, il s’assoit et on ne sait pas où il repose. S’il parle, nous manquons de références pour le comprendre. S’il s’installe et joue sa musique, alors les caillots qui sont dans nos veines en sont pulvérisés. Si une religion règne autour de lui, elle est soufflée dans tout ce qu’elle croit posséder. La culture ambiante elle-même est soufflée. Il ne reste que le vivant et, si on oublie les ruines, on voit une fontaine au milieu de la cité des hommes.

Même moi, je ne peux pas entrer en moi. Le fond reste opaque. Si, par malheur, on me demande : Qui es-tu? Je reste muet comme si aucun mot ne convenait. Innommable, je suis. Le moi ne peut pas s’énoncer, il ne peut que se lever, se tailler une place dans un fouillis, et dire ensuite : Voyez cette trace, c’est moi. Il est toujours en avant de c’est traces. Moi est toujours à faire.

 

Les matériaux du moi

 

Le néant ne peut être donné : il n’est pour nous qu’une pensée, la pensée de l’être raturé, pensée doublement contradictoire puisqu’elle suppose à la fois un être déjà posé et l’être même de la démarche qui le rature. Mais cette pensée du néant nous révèle pourtant l’essence de l’acte intellectuel, qui est de vouloir tout tirer de lui-même et, pour ainsi dire, de faire sortir l’être du néant en vertu de sa seule opération.

Louis Lavelle, De l’intimité spirituelle, page 68

 

Le moi est une option, vous ne le retrouverez pas dans la section des prêts-à-utiliser qui nous sont donnés à notre naissance et au cours de notre éducation. Je le fais ou je ne le fais pas. Il n’est pas nécessaire et même, il est de trop. « Je » ne suis pas nécessaire, « je » suis même de trop. Dans le merveilleux monde des roulements à billes, on n’en veut pas, le « moi » est une bille qui ne sait pas tourner en rond. C’est un soldat qui discute, un ouvrier qui prend une initiative, un professeur qui éveille des étudiants, un enfant qui questionne... Il pratique la désobéissance civile autant que la désobéissance économique. Il ne partage même pas le préjugé universel de l’identité du contenu et du contenant, seul préjugé qui permet de capturer quelqu’un et de l’enfermer dans une identité sociale approuvée. Même cela, il n’en est pas capable. Comme le magicien, il s’évade de toute boîte et de toute chaîne, parce que son propre, c’est de n’appartenir à aucun contenu et à aucun contenant.

Si « par malheur! » le moi se fait, il ne se fait ni avec l’air du temps ni avec rien, il se fait avec tous les matériaux qui sont autour, c’est même avec ce qui le détermine et l’enchaîne qu’il se fait, corps et habitudes, contraintes et limitations. Il fait fondre les armes dont on s’est servi contre lui pour faire une pioche et creuser des brèches par où s’enfuir. Il se sert de ce qu’il subit pour accomplir ce qu’il affirme. Sinon, il serait le produit de quelque chose. Et quelle conscience supporterait d’être le produit de quelque chose ou même de quelqu’un.

Toute chose, événements, faits, données, lois, nécessités, maladies, mort, il ne les nie pas, mais ce sont pour lui des matériaux. Les murs, il s’en sert pour grimper, les malheurs, il s’en sert pour découvrir des joies autrement inaccessibles, les lois de la physique, de la chimie ou de la biologie, il en fait des ailes d’avion ou des moyens de communication.

Il ressent l’intense émotion de se sortir lui-même de toutes les carcasses de papier ou d’acier. Cependant, il ne faut pas le croire magicien. Il n’utilise pas le vide pour faire le plein. Au contraire, c’est avec la matière de son corps, de son enfance, de son parcours, de ses entraves qu’il fabrique les outils de son évasion.

À vingt-huit ans, divorcé et encore débutant dans les forêts de l’Abitibi, je quittais régulièrement le village de Senneterre dans ma petite fourgonnette déguingandée pour m’enfoncer en moi-même près d’un lac. C’est à cette époque, qu’après un jeûne assez long (c’était à la mode), je me suis retrouvé devant un bouton d’or. Il a fait fondre sur moi mon manteau d’angoisse. Et j’ai connu un moment de paix totale. Une simple découverte : plus je suis présent à moi-même, plus le monde qui m’entoure est présent. Rien n’est une chose, tout est une réponse. Littéralement, le bouton d’or dessinait une réponse, il avait à faire avec moi. Comme un enfant sent l’odeur de sa mère dans un vêtement abandonné, je sentais dans le bouton d’or une source commune. Nous nous parlions l’un et l’autre de la même maman source.

Lorsque je suis revenu de la forêt, je ne pouvais plus quitter un petit parc pas très loin de chez moi où venaient s’ébattre des enfants accompagnés de leurs mères. Venait dans le parc, une femme qui semblait triste à mourir et dont les deux enfants s’éloignaient pour rire à leur aise. Au bout d’un moment, je pensais à elle de plus en plus, et puis, tout le temps. Je dormais dans son image, je vivais dans son aura, mes méditations se faisaient dans son atmosphère. Je devins maladivement amoureux.

Je ne pus faire autrement que m’approcher d’elle, et nous fûmes bientôt amants. Et puis, de méditation en méditation (je pratiquais le zen plutôt intensément), j’arrivai à la certitude qu’elle n’était pas sur ma route. Non pas qu’elle n’avait rien à faire avec moi, mais qu’elle n’avait pas sa place dans mon lit. Je n’avais aucune idée pourquoi, c’était comme ça. Je sentais seulement qu’il en était de ma cohérence interne comme de sa cohérence interne que nous cessions cette liaison. Cette cohérence interne, je ne la sentais pas comme un devoir moral, mais une condition d’existence. Qui voudrait être écartelé vif!

Alors j’ai décidé de rompre et je ne savais toujours pas rationnellement pourquoi.

C’est une des trois ou quatre grandes douleurs de ma vie. Plusieurs années après cette séparation, je compris que je « tombais » presque toujours amoureux d’un type de femme qui me propulsait dans une relation d’expiation. J’aimais pour expier les fautes de mon grand-père maternel (telles que ma mère nous les avait racontées). Mais ce jour-là, mon choix ne venait pas d’une psychanalyse. Simplement, ma conscience, encore si inconsciente, s’arrachait progressivement de ses chaînes, prenait une distance, et s’objectait de plus en plus clairement à mes amours morbides.

Non! le moi ne se construit pas dans l’abstrait. Les psychosociologues ont raison : à 99,99% nous sommes déterminés, pour ainsi dire programmés. Et le fameux 0,01% est fait d’une simple raie de lumière. Au tout début de son travail d’accouchement, une femme n’est ouverte que de quelques centimètres. C’est par là que nous naissons, même le géant Beaupré. Le moi s’infiltre dans des ouvertures encore plus minuscules qu’il agrandit ensuite jusqu’à la délivrance.

Peu importe alors que la décision soit réellement la bonne. Souvent, à quelque distance, on se dit, ce n’était pas tout à fait le bon choix. Qu’importe, si le choix était sincère, un accord avec soi élargit la fissure par où le moi naît. Une cohérence interne s’établit. On voit un peu plus clair dans la nuit, et nos muscles davantage unis peuvent agir avec une vigueur plus grande.

 

Collectivité et individualité

 

Le propre de la philosophie, c’est de nous rendre à notre véritable patrie.
Plotin

 

Certains réclament plus de droits collectifs, affirmant que les droits de la personne sont exagérés, principalement le droit de signifier allègrement sa religion sur la place publique.

En réalité, la personne est le seul sujet de droit, la collectivité ne l’est pas, sauf dans des cas spécifiques (associations, syndicats, entreprises…) où un groupe est organisé en une « personne juridique », c’est-à-dire dans les cas où les choix se font à travers des personnes précises qui répondent des décisions et en sont justiciables. Alors qu’est-ce qu’une personne, pour jouir d’un tel privilège?

La personne est une attribution accordée aux individus par laquelle ils sont libres et responsables de leurs actes.

Cette définition sociale de la personne est le fruit d’une très longue évolution dans la culture judéo-chrétienne qui a culminé jusqu’à l’idée de conscience : la possibilité d’échapper aux déterminismes par des actes qui ne sont pas dus aux autres, mais à soi. Si la personne n’existait pas, le meurtrier se justifierait ainsi : « J’ai été déterminé par mon émotion, mon enfance, ma génétique… » Ou bien : « J’obéissais à un ordre de mes supérieurs. »

On remarque que l’individu n’a de droit que s’il est une personne (et non la simple partie indivis d’un ensemble). Bref, c’est donnant donnant : la personne a des droits parce qu’elle est douée d’une conscience qui la rend responsable d’elle-même et de l’effort collectif de lucidité et d’harmonie. Elle reçoit la liberté, elle apporte la responsabilité. La racine du pays, c’est la personne, et la première patrie de la personne, c’est sa conscience. L’édifice démocratique ne tient pas à l’addition des individus, mais à l’implication des personnes.

Prenons l’exemple de la Charte canadienne des droits et libertés. Le premier droit juridique se lit comme suit (article 7) : « Chacun a droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne… ».

La première question qui vient à l’esprit : Mais qui donc donne ce droit ? Réponse : l’État, l’instance politique de la collectivité nationale. Autrement dit, l’État accepte de limiter lui-même l’exercice de ses pouvoirs, en reconnaissant le droit à la vie, à la liberté, à la sécurité aux personnes. La Charte le fait en plaçant le droit au-dessus de la force. Elle affirme dans son préambule : « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit. » On pourrait éliminer la référence à Dieu, mais il faudrait alors attribuer à l’État l’accès au « droit » par la conscience des personnes qui forment le peuple et la conscience de ceux qui le représentent.

Un État, qui ne place pas le droit au-dessus de la force, consent par le fait même à livrer le droit à la force. Le droit sert alors la force et les personnes ne s’appartiennent plus, mais appartiennent à celui qui s’est emparé de la force (armes, argent, médias…) Il a fallu dix mille ans de sang et de souffrance pour dépasser ce stade.

L’expérience humaine est arrivée à comprendre que les collectivités sont déterminées par toutes sortes de forces dont elles ne peuvent répondre, alors que les personnes peuvent échapper aux déterminations pour faire des actes libres. Les collectivités doivent donc sortir de l’anonymat et être organisées par des représentants personnels. Si la personne n’avait pas cette attribution (la conscience), il n’y aurait pas de droit ni de responsabilité, il n’y aurait que des causes et des effets, c’est-à-dire des forces, comme c’est le cas en physique. L’État se légitime par un système de représentants personnels. Même dans le cas d’une monarchie, le roi ou l’empereur est une personne qui représente l’État, et qui est donc capable de reconnaître le droit au-dessus de lui. On ne peut pas intenter un procès à un État, mais on peut juger et guillotiner un roi pour ne pas avoir compris le droit. L’État ne peut pas être jugé pour crime de guerre, mais ses représentants, oui.

La force est naturellement du côté collectif, du côté où la conscience n’est pas. Si un jour, vous vous retrouvez seul devant une foule qui en veut à votre vie, vous le remarquerez. Lorsqu’une collectivité est assez forte, elle peut même renverser le pouvoir de l’État. Une fois que des droits sont accordés aux personnes, ne réveillons pas le monstre.

Par ailleurs, lorsque des personnes souhaitent, par exemple, éliminer le voile intégral de l’espace public, elles ne veulent surtout pas diminuer la liberté des personnes, mais au contraire réduire les pouvoirs d’une collectivité (une instance religieuse dans ce cas) qui fait pression sur des femmes pour qu’elles se voilent. Nous voudrions vivre avec des personnes exerçant pleinement leur liberté responsable. Et c’est ici que se dresse un problème de fond : on ne peut pas imposer la liberté, on ne libère pas une personne de force. L’essence de la liberté, c’est de s’arracher elle-même à la chaîne des causes et des effets, à la chaîne des forces qui tentent de la déterminer. Ce que l’on peut faire comme citoyen d’un État de droit, c’est de s’assurer que les collectivités, quelles qu’elles soient (gouvernementales, religieuses, commerciales, entrepreneuriales, syndicales), n’exercent pas de pression indue (par des moyens de dissuasion, de rétribution ou de manipulation) sur la liberté des personnes. Et d’évidence, les organisations religieuses ne doivent pas détenir de pouvoirs judiciaires directement ou indirectement, et tous les enfants doivent recevoir une éducation qui ne les endoctrine pas.

Un État laïc qui tenterait de réduire le champ de la conscience personnelle, plutôt que de chercher à l’augmenter par l’éducation, agirait comme un État totalitaire. Il ferait ce qu’il craint. Donc tant que les actes religieux sont des actes de conscience, ils doivent être respectés tout comme l’expression de l’art, de la pensée, de la science…. Seule l’éducation à l’exercice responsable de la liberté peut lutter contre l’endoctrinement dans toutes ses formes religieuses, commerciales, scientistes... C’est pourquoi, dans une démocratie, l’éducation ne vise pas tant à préparer au travail qu’à ouvrir la conscience.

Néanmoins, je ne souhaite pas le port du voile intégral pas plus que celui de la cagoule, non pas parce que c’est un signe religieux, mais parce qu’il cache un élément vital de la personne : son visage. Mais il y a bien des moyens de cacher son visage : paradis fiscaux, entreprises à numéros… On peut même cacher son visage sous « l’opinion de la majorité. » La pire cachette est sans doute le masque du clown cynique qui humilie l’idée même de conscience morale.

Je ne peux que défendre la liberté de la personne. À ce titre, je suis tolérant pour tous les tolérants, mais je n’accepte pas l’intolérable, car si j’accepte l’intolérable je suis complice de la violence. De même, je suis le plus inclusif possible, mais je n’accepterai pas des comportements d’exclusion, car si j’accepte des comportements d’exclusion, je suis complice de la violence.

 

Le moi et l’identité

 

C’est une erreur de penser que le moi ne trouve devant lui le non-moi que pour le vaincre et l’assimiler. Loin de repousser l’altérité, il ne cesse au contraire de l’appeler. Car le propre de l’Acte, c’est de faire éclater la richesse du monde et non point de la dissiper. Il est l’intimité de tout ce qui est. Il nous apprend à découvrir cette intimité et non à la réduire. Dès qu’elle se montre, le moi ne peut faire autrement que de communiquer avec elle. Sa propre intimité et l’intimité du monde ne font qu’un. Et cette identité ne se démontre pas par une destruction de l’intimité du monde au profit de celle du moi, mais par une pénétration de l’intimité du moi dans celle du monde.
Louis Lavelle, De l’intimité spirituelle, page 30.

 

On croit parfois que l’identité est une sorte de réflexion sur soi permettant au moi d’être conscient de soi en se donnant un contenu : je suis un homme, hétérosexuel, philosophe, écrivain, agriculteur... L’identité fonctionnerait comme la membrane d’une cellule séparant le moi du non-moi, filtrant ce qui nourrit, éloignant les envahisseurs, définissant un centre devant être conservé et reproduit, rejetant au dehors les déchets... Mais ce n’est là qu’une approximation qui met peut-être de côté l’essentiel.

Même la cellule ne pourrait survivre, exister comme être propre, si elle n’était pas d’abord une intimité vivante en relation « d’identité » avec l’intimité même de la vie. Autrement dit, quelque chose d’identique doit se trouver autant dans l’intimité de l’être vivant individuel que dans l’intimité de la vie universelle.

Le biologiste le perçoit très bien, lui qui cherche le mystère général de la vie dans la vie de l’individu. Il trouve chaque fois des lois, des opérations, des formes relationnelles qui sont à la fois omniprésentes dans tout le vivant et qui pourtant se particularisent dans chaque forme individuelle. Sans cela, il n’y aurait pas de science du vivant : pour chaque être vivant particulier, il faudrait une science particulière. Mais non ! chaque être vivant est plongé dans un océan d’actes (la vie) qui font les êtres vivants (dès que les conditions sont là). C’est pourquoi on peut rechercher sur Mars, par exemple, non pas des formes de vie forcément similaires aux nôtres, mais la vie sous n’importe quelle forme, néanmoins des formes identifiables grâce à des principes universels qui définissent la vie. Ces principes définissent la vie parce qu’ils font la vie. Ces principes n’existent pas dans un ciel d’idées, mais dans l’énergie physique du monde. Ils sont à la source même du réel en tant qu’ils sont vivants, c'est-à-dire qu’ils prennent des formes particulières en puisant dans la vie universelle.

De même, le moi ne peut pas émerger et évoluer si les deux sources de la vie (l’universel et le particulier) ne sont pas en communion parfaite. Le moi ne peut donc pas se définir par simple opposition au non-moi. Il faut plutôt rechercher l’émergence du moi dans l’identité en actes des deux sources, dans le rapport d’intimité à intimité qui existe entre la source de l’être et la source du moi.

L’identité n’est pas au départ la différence qui fait de moi un être particulier, cela vient plus tard, mais à l’origine, l’identité est simplement l’identité même entre les deux sources, l’unité d’ancrage du moi dans l’universel. Mais on ne doit pas imaginer l’origine comme quelque chose qui appartient au passé, un mythe ; au contraire, l’origine est dans l’intimité même du moi, à chaque seconde de son existence.

L’origine du moi est double, mais dans l’intimité la plus parfaite, elle est une. Il y a bien deux intimités (le moi et la Source première) et pourtant, elles sont, quelque part, identiques, c’est le fond identitaire. La quête de l’identité, c’est la quête de ce fond.

La première distorsion intellectuelle, que j’ai assimilée par erreur dans mon enfance, est sans doute l’idée répandue partout, que l’universel n’a pas d’intimité, pire, que l’universel est une abstraction. L’être, l’énergie, l’espace-temps, l’information seraient des concepts sans intimité (sans conscience de soi) et sans réalité, ce ne seraient que des catégories de l’entendement humain. Mais tout ce que la physique, la chimie, la biologie me révèlent, c’est que ces fameuses catégories qui font mon entendement font aussi et en même temps toute la réalité.

Je pense que la dialectique fondamentale de la connaissance ne peut pas être une relation de sujet à objet. Je pense que le spectacle de la réalité résulte de la relation de deux réalisations : la pensée universelle qui fait le monde et la pensée particulière du moi qui perçoit et connaît le monde. Et ces deux pensées ne sont pas qu’intelligence, elles sont aussi la beauté en acte. Deux artistes sont en interaction et forment le spectacle du soleil, des étoiles, des planètes tels que je les vois et les connais [1]. Dans l’expérience la plus intime, je découvre que ces deux sources sont identiques, et c’est dans ce tréfonds intime que je réalise mon identité propre, car je tire ma créativité la plus personnelle de là.

Mais comment entrer dans l’intimité de l’Artiste universel que je ne pourrai jamais sentir, saisir, comprendre comme détaché de moi ? Il ne sera jamais un objet pour moi, pas plus que je ne serai jamais un objet pour moi-même. Dit autrement, quand l’Artiste universel est devenu un objet, je suis moi-même devenu un objet, et alors, autant lui que moi avons cessé d’être intimes, nous avons même cessé d’être des identités, des moi, des personnes.

Si la pensée universelle est un artiste, c’est un artiste absolument sujet qui ne peut pas exister objectivement sauf en relation. L’objectivité n’est pas le résultat d’un des deux sujets (l’universel et moi), elle est le résultat de notre relation, de notre dialogue à mesure que ce dialogue nous sort de l’intimité première.

Voilà « qui » je cherche : l’auteur du monde et de moi. Je ne le trouve qu’en m’éloignant peu à peu de notre identité. C’est comme un compositeur qui voudrait découvrir la musique universelle en train d’agir en lui. Il ne peut pas le faire autrement qu’en composant, qu’en se mélangeant à elle, qu’en participant à son acte pour ensuite se distinguer. La source universelle de la création ne peut en aucun cas être perçue, comprise, expérimentée autrement que dans l’intimité spirituelle dans la mesure où nous la quittons pour faire le monde. Ici, quitter ne veut pas dire rompre, mais passer de la conscience de soi à la conscience de faire.

La foi engendre le divin, le divin engendre la foi, et il n’y a aucune objectivité possible à ce propos puisque l’objectivité est seconde par rapport à l’intime. C’est pourquoi la science ne peut conclure qu’une chose : Dieu comme le sujet humain sont hors de notre champ d’observation et de connaissance des objets. Les deux sources de la réalité n’existent pas dans le monde des objets, les athées ont parfaitement raison à ce sujet. Ils n’existent pas, « ils s’existent », ils s’excitent, ils se font mutuellement vibrer, ils sont le pronom réfléchi de leur propre verbe créatif. Exister ne devrait pas être conjugué à la manière d’un verbe intransitif, mais à la manière d’un verbe pronominal.

Il y a un lieu en moi où la Source universelle me fait dans la mesure où je me fais.

À vingt-cinq ans, j’ai recommencé ma vie spirituelle sur cette base. Enfant, ma spiritualité restait saturée du symbolisme chrétien. La crise nietzschéenne intense de mes dix-huit à vingt-cinq ans faillit m’emporter. Car il est facile de penser que l’universel n’est qu’énergie impersonnelle, mais si la conscience ne fuit pas cette pensée, si elle prend sa vision pour une vérité, la solitude du « moi » devient absolue au point de s’anéantir. Je n’ai pas été un athée comme les autres, j’ai réellement cru en l’inexistence du Sujet créateur, et par conséquent j’ai réellement cru en ma propre inexistence en tant que sujet libre. Et si vous avez vécu cela non pas comme une idée, mais dans un sentiment de vérité totale à propos de vous-même, vous avez sans doute voulu, comme moi, disparaître.

Si on me comprend bien, j’ai exploré dans ma vie un chemin entre le Bouddhisme où l’universel est impersonnel et l’Islam où l’universel est volonté absolue. Ni l’un ni l’autre ne m’ont satisfait. Je ne voulais pas que Dieu soit une totalité fusionnante ou excluante, je ne voulais pas non plus que le moi soit une totalité aliénante, je découvrais que les deux sources, identiques sur le fond, se réalisaient mutuellement dans le dialogue et la participation. Ma tétralogie (Marguerite Porète, Maître Eckhart, Nicolas de Cues, Comenius) est essentiellement le fruit de mon expérience intime des deux Sources, dont le tréfonds est commun alors que le dialogue engendre le spectacle du monde.

 

Identité et lien d’attachement

 

Or, il n’y a point d’homme qui n’agisse autrement qu’en vertu de l’attachement qu’il éprouve pour quelque valeur qu’il cherche à réaliser et sans laquelle il ne sortirait pas de l’inertie. Louis Lavelle, De l’intimité spirituelle, page 253.

 

La jeune fille du troisième balcon de la cinquième maison de la rue Alma m’avait été ravie. Mais le sentiment qu’elle avait laissé en moi, non seulement restait, mais il éclipsait tout Montréal.

Qui étais-je?

J’étais la vibration. Je la recherchais comme on recherche l’air à Pékin. J’étais maintenant attaché à la beauté comme à une montgolfière, mais collé aux parois du monde par des adhésifs que je ne comprenais pas. J’étais en péril.

Malgré la philosophie et la méditation, à vingt-sept ans, j’étais encore si emmêlé en moi-même que je me suis livré pieds et poings liés à une drôle de psychanalyse. D’entrée de jeu, j’avais dit au docteur X : « Je ne suis pas certain de pouvoir vous faire confiance. » Il m’a répondu : « Votre doute prouve que vous n’êtes pas arrivé au bout. » Son regard était si sûr et perçant, je suis entré en thérapie primale.

Laissons faire les détails, après dix jours de privation sensorielle et de lutte contre le sommeil, d’exercices intenses de respiration et de concentration, voilà que j’hallucinais mon enfance, et même, ma petite enfance. Je me suis retrouvé dans un lit de bébé à barreaux blancs, une jeune fille s’est approchée pour prendre soin de moi. J’ai pleuré dans ses bras comme un bébé, les poings refermés dans ses cheveux.

La période intensive de cette thérapie s’est terminée. Lorsque je suis sorti, les élections avait eu lieu, René Lévesque était au pouvoir. L’indépendance du Québec apparaissait à portée de main. Je suis allé chez mon père qui fêtait cette victoire comme la sienne. Je lui ai raconté le petit lit blanc, l’infirmière, les détails de couleurs, d’odeur, de lumière. Il est devenu blanc, et m’a raconté : suite à une rechute de maman (son accouchement avait été une véritable boucherie), j’avais peut-être dix-huit mois, j’avais été placé à la crèche. Maman s’est finalement rétablie, et je suis revenu à la maison. Mais je n’étais plus le même, je refusais l’affection de maman, je la fuyais, une rupture qui ne se résorba jamais.

Peu de temps après ma thérapie, je croyais avoir digéré ce « trouble de l’attachement », et j’ai rencontré un autre psychanalyste pour une toute autre raison. Celui-là avait une grande renommée, il était rattaché à l’Université de Montréal, il possédait deux doctorats, il devait superviser un mémoire que j’écrivais dans le cadre de mes études de maîtrise à l’Université de Sherbrooke. C’était un homme exceptionnel. À soixante-et-cinq ans, il dégageait une sérénité indéfectible. Mais au bout de six mois, il me demanda à brûle-pourpoint et sans explication :

  • Serais-tu prêt à jeter au feu ton mémoire (il était entièrement écrit, prêt à être déposé, plus de cinq cents pages, un travail colossal pour moi, mon premier texte solide)?
  • Il me faudrait une bonne raison! répondis-je.
  • Voilà, je te propose de lire ceci, et de me dire ta décision la semaine prochaine.

Il me remit un document d’une trentaine de pages, une interprétation très personnelle du Tao-te-King. J’ai été très impressionné par cette traduction. Subjugué même. Mon mémoire de maîtrise m’apparaissait ridicule en comparaison de la sagesse que je voyais dans le document que m’avait remis le psychanalyste. J’ai cru tâter l’orgueil qui m’attachait à mon mémoire, un cordon très gluant. Si bien que je l’ai brûlé, oui, simplement jeté dans le feu, sans larme et sans regret.

Là, je me sentais vraiment comme un ballon aérostatique sans glue ni retenu. Innocemment, j’entrai dans une secte aussi décrochée que je l’étais moi-même. Il m’a fallu deux ans pour m’en déprendre complètement et m’immuniser contre les courants New Age de l’époque.

Je dois l’admettre, j’étais aussi facile à piéger qu’une marmotte affamée. Le lien vital avec maman ne s’était jamais rétabli. Il y avait eu rupture de confiance. Maman était morte alors que je n’avais que dix-huit ans, au moment d’une de mes pires crises spirituelles. Il me fallait absolument un contenu identitaire. Qui m’en proposait un m’attrapait du premier coup.

Le Québec aussi avait été abandonné par la France avant même d’être devenu une nation politiquement autonome. Nous avions été conquis avant d'être devenu indépendant. J’étais à peine sorti de ma secte, que le Québec se faisait avaler par les valeurs économiques de notre voisin américain. Il rejetait René Lévesque parce qu’il voulait assainir les finances publiques au prix de notre saint et sacré pouvoir d’achat. Nous devenions moins dépendants du Canada pour devenir plus dépendants d’une forme de libéralisme économique dont nous n’allions jamais sortir.

Pour ma part, je me plongeai dans une recherche effrénée de vérité scientifique et philosophique.

 

La présence totale

 

Il n’y a pas de mot qui produise dans la conscience plus d’émotion que le mot « moi » : le moi, c’est même la source de toutes les émotions que je puis ressentir. Il n’y a rien dans le monde qui puisse recevoir un intérêt, une signification et une valeur autrement que par son rapport avec cet être si personnel et si fragile qui est moi, le seul dont je ne puisse pas me détacher, le seul qui ne cesse de m’affecter, le seul dont je puisse dire, non plus seulement qu’il est, mais que je le suis.
Louis Lavelle, De l’intimité spirituelle, page 65.

 

Chaque jour ma prière commence ainsi : « Source intarissable d’amour et de vie, que ta Présence soit ressentie dans tout l’univers jusqu’au fond de mon cœur… »

Lorsque je scrute mon être, le plus grand mystère est là : comment se fait-il qu’un monde aussi grand d’énergie gigantesque, de complexité incommensurable, de beauté inimaginable, et qui rayonne vers nous individuellement par lumière, gravité, interaction forte, interaction faible, électromagnétisme, nous donnant à chaque instant la chaleur, la pesanteur, la respiration, le rythme, la sensation, comment ce monde peut-il resté dans l’ombre, si faiblement ressenti ? Tout se passe comme si notre peau, nos nerfs, notre sensibilité demeuraient amorphes même impactés d’ondes, d’énergie et d’instructions vitales. Sans cet arrivage d’énergie, nous agonisons tel un assoiffé, mais l’assoiffé est sous la fontaine, il vit en elle et par elle, si habitué qu’il ne ressent ni l’eau ni aucune reconnaissance pour l’eau. Cette frigidité, que je retrouve en moi, m’apparaît incompréhensible.

Nous devrions être foudroyés d’amour, de tendresse, de ravissement et même d’une certaine forme de terreur, car il y a une nette disproportion entre la présence totale qui donne l’être et les minuscules particules qui, comme nous, la perçoivent. Une carapace, sans doute, nous enveloppe, ou bien, une sorte de Méphistophélès est passé par là et nous a injecté un puissant sédatif : pendant quelques moments de notre petite enfance nous avons été ébahis, puis nous avons été empoisonnés par lui. Nous marchons toujours au pays des merveilles, mais comme imbibés d’ennui et d’indifférence, gorgés du sentiment que tout est normal, ordinaire, indigne d’attention. Un dépit rôde dans notre culture matérialiste : « Il aurait mieux valu qu’il n’y ait rien plutôt que cela. »  

Toute cette puissance qui nous tient en vie souffle après souffle nous indiffère tellement que nous inventons à tout moment des malheurs, des tragédies, des bouffonneries qui nous amènent ailleurs, alors que nos pieds tâtent le trésor d’ingénierie et le miracle artistique que constitue l’herbe des champs. Il est donc bien vrai que notre corps est resté au paradis, il se nourrit de splendeurs, une pomme, une fraise, une figue, seul notre esprit se tient séparé de ces trésors, errant avec Méphistophélès dans de vagues pensées et un sentiment de dépit pour la nature.

Dans notre bulle inventée, notre mélancolie désenchantée, on va jusqu’à répéter sans y penser, cette phrase étonnante de Saint-Exupéry : « L’essentiel est invisible pour les yeux. » Le contraire s’impose pourtant. Rien n’est invisible, tout est montré, tout est exprimé, tout est manifesté, tout est écrasant de vérité, tout est présent, rien n’est caché, rien n’est insaisissable, rien n’est implicite, secret, indécodable… Non seulement « le mystère du monde, c’est qu’il soit compréhensible au moins partiellement », comme le disait Einstein, mais plus encore, rien ne manque, pas le plus petit chiffre, pas le moindre détail ; il se comble de lui-même, et c’est par cela même qu’il existe. Le sentiment du manque vient de notre retard à nous remplir de lui, d’une sorte de catatonie de l’esprit qui nous enferme justement dans l’invisible.

Creusez dans la biologie d’un arbre, prenez tous les instruments à votre disposition, inventez ceux qui n’existent pas, épluchez, enfoncez-vous vers le noyau, le surgissement, la source, et toute la vie se déshabille devant vous couche par couche à un niveau de précision de dix mille chiffres après la virgule ! Vous devrez, comme toujours, lui accorder une très bonne note. Si vous avez vu quelque chose que vous n’avez pas aimé, c’est simplement que vous ne l’avez pas vraiment vu, elle était tout engluée des sécrétions de Méphistophélès qui se promène en nous comme un seigneur, dédaigneux des plantes et des animaux. Comme la mort que nous appréhendons, nous ne la voyons pas, elle est invisible, elle est notre idée de la mort. La mort que nous verrons sera probablement comme chaque minute de notre existence, une découverte palpable, une avancée dans un visible ahurissant.

En réalité, rien n’apparaît invisible ou incomplet, il nous faut prendre la peine de sortir de nos idées vagues, il nous faut absorber les chocs du réel sans appréhension. Devant l’arbre, se profile notre idée abstraite de l’arbre réduit à l’état de tronc et de branches. Ce schéma cache la merveille. C’est comme si nous avions une très grosse efface qui décolore, élimine des traits, simplifie à l’extrême, à la fin, il n’y a qu’un dessin fade, et c’est notre monde dans la brume. C’est lui que nous désapprouvons dans la mauvaise humeur.

Si l’univers dans lequel nous sommes est une « énergie pensante », cette énergie pensante n’a rien à voir avec nos pensées embryonnaires, elle est de la pensée si cohérente et si active, qu’elle se fait toujours visible, palpable, concrète, c’est-à-dire toujours en rapport de conscience avec elle-même et toutes les autres consciences.

Pour retrouver les détails, le foisonnement, la précision, l’ingéniosité de l’arbre, il nous faut déployer nos sciences dont la force vient de leur capacité à détruire, couche après couche, les hypothèses les plus répandues, les plus simples, les plus culturellement communes, les plus cruellement prosaïques, les plus banalement profanes. C’est parce que la science constitue une bonne méthode de lavage, qu’elle nous approche du réel. Il nous faut justement nous débarrasser de l’invisible maquillage qui nous enferme dans la petitesse et la banalité, alors que dehors, tout est prodige.

L’univers serait l’exaltation des mathématiques jusqu’à se rendre visible, tangible, audible.  

Cependant la science qui nous dessille ne suffit pas. Elle nous donne à voir, elle nous découvre les prouesses d’ingénierie, nous en avons plein les yeux et plein les bras. Mais nous ne comprenons pas le sens d’une œuvre en la creusant au microscope, en mesurant des interactions fines, en décrivant dans le détail la délicatesse des relations : cela nous prépare, l’œuvre est devant nous, mais ensuite, il faut la ressentir. L’analyse nous subjugue, tellement de détails, mais qu’est-ce que l’entièreté de la chose veut dire ? Il nous faut retrouver une vue globale. On doit ressentir tout l’ensemble, se mettre quelque part au soleil ou sous la lune, et laisser notre corps s’imprégner tel un buvard, ressentir la présence totale…  

Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ne sommes-nous pas envoûtés, totalement soulevés, les larmes aux yeux, car l’œuvre est tout de même phénoménale ? Notre corps, lui, frissonne tout entier, et ce frisson, c’est notre vie elle-même. Pourquoi notre esprit cherche-t-il ailleurs, dans l’invisible, alors que nous sommes littéralement bombardés par des ondes de toutes sortes qui nous manifestent une présence pour le moins formidable ?

De mon point de vue, « spirituel » veut précisément dire sortir de la sphère vaporeuse qui nous cache la matière vive du monde et entrer dans la présence totale de l’être nu. Ce qui m’étonne à chaque jour, c’est notre retrait dans la caverne des ombres immatérielles, alors que la « matière » nous révèle une présence littéralement incommensurable et absolument renversante. Celui qui a vu un arbre une fois n’est plus sensible à aucun tour de magie, pas même à la lévitation d’un shaman ou à la sortie d’un lapin hors du chapeau. Aujourd’hui, les lois de la nature m’impressionnent bien plus que les exceptions, à supposer qu’elles existent. Ce qui étonne, ce n’est pas qu’un homme marche sur l’eau, mais qu’il nage avec aisance. Avouer que le processus de la nage demande une organisation neurologique formidable. Si nous en faisions l’étude, nous serions subjugués par chaque détail. Cela suffirait à nous passionner une vie durant. Mais nous rêvassons dans nos idées ! Le miracle, ce n’est pas que quelque chose d’inexplicable arrive, mais que tout soit finalement à la fois explicable et profondément mystérieux. Le plus étrange d’une société matérialiste, c’est que son idée de matière l’emporte sur la réalité qu’elle nie de toutes les façons.

L’idée est une abstraction, un détournement de l’esprit. La matière, celle que l’on découvre, par exemple, dans un accélérateur de particules, est aussi une « abstraction », mais une toute autre sorte d’abstraction, c’est en fait toujours un ensemble de relations qui informent et structurent, un réseau d’informations complexes. Dans la réalité, il n’y a ni particules séparées, ni grains de sable obéissants, il y a quelque chose qui joue avec elle-même, qui entre en relation avec elle-même, une sorte de substance auto-structurante, donc une sorte de substance pensante, une énergie qui se « trans-forme » en elle-même pour se rendre visible à elle-même. La conscience, c’est se voir penser, dans le cas du cosmos, c’est au pied de la lettre qu’on doit prendre cette expression. C’est parce que nous sommes des substances pensantes que nous pouvons comprendre la substance pensante dans laquelle nous sommes entièrement immergés.   

Revenons à l’invisible. Imaginons un homme au milieu d’une terrible tempête, secoué par des vents terrifiants, traversé par des embruns, bombardé d’éclairs, et qui s’écrie tout à coup : « L’essentiel est invisible. » Ne croyez-vous pas qu’il soit en train de manquer le bateau, de se moquer de l’être ? À mon sens, ce que voulait dire Saint-Exupéry, c’était que nos yeux sont saturés d’une telle densité de visibilité, qu’ils en sont devenus aveugles, prisonniers d’un monde petit et clos sur lui-même que seul le Petit Prince peut percer comme on perce une paroi, une boîte de conserve, une boîte de carton, pour en sortir enfin, et s’approcher de la rose, l’entendre parler, la sentir, s’en griser.

Le saviez-vous ! tout a été rendu visible.

Lorsque Gagarine est revenu de son voyage en spoutnik, il s’est exclamé naïvement : « Je n’ai pas vu Dieu ! donc, il n’existe pas. » Mais alors, qu’a-t-il vu ? On dirait un amant qui a déshabillé son amoureuse vêtement par vêtement, qui effleure sa peau, qui boit son odeur, qui s’enivre de sa douceur, et qui revient chez son ami en disant : « Je n’ai pas vu Diane ! L’as-tu aperçue ? »

Je ne suis pas Spinoza, je ne crois pas que l’univers soit Dieu, bien qu’il soit certainement divin, en ce sens qu’il déchire sans cesse ses limites tout en se connaissant sans limite. La source, certes, n’est pas l’œuvre, mais elle remplit tout le jaillissement, elle s’exprime en lui, son débordement nous suffit amplement pour la ressentir jusque dans notre moelle. Alors pourquoi la ressentons-nous si peu, si superficiellement et si rarement, alors même que notre corps en est pénétré et que c’est par sa vibration qu’il existe ?

Le mystique n’est pas l’homme hors du monde, au contraire, c’est l’homme enfoncé dans le monde.

J’avais acheté de la tôle galvanisée ayant servi à dresser des piscines hors terre. Excellent matériau de construction. Il s’agissait de la visser solidement sur la toiture défoncée de l’étable. J’avais avec moi deux équipes de jeunes gens pleins d’énergie, mais je ne voulais pas en voir un grimper sur le toit, marcher sur cette tôle glissante et se casser le cou. J’étais donc seul sur le toit au bout d’une corde d’escalade, ma visseuse en bandoulière. Une équipe au nord du bâtiment tirait sur des cordes pour monter les bandeaux de tôle d’un mètre et demi de largeur par cinq mètres de longueur. L’équipe au sud préparait les tôles et les attachait.

Il faisait très chaud sur le toit où la réflexion du métal ajoutait au rayonnement déjà si puissant du soleil. Heureusement, ce n’était pas le plein été. Pour chaque tôle, je devais visser au moins une vingtaine de boulons. J’y allais à bonne vitesse pour ne faire attendre personne. Sur l’heure du midi, nous avions terminé le côté sud du toit. Le dîner était bienvenu, mais c’est l’eau surtout qui me manquait. L’après-midi nous avons terminé l’autre côté. Une réussite étonnante. Mais dans la tension du travail, je n’avais pas mesuré ma fatigue ni mon état de déshydratation malgré la quantité d’eau que je ne cessais d’avaler.

Fier du travail, j’étais juché sur le pignon incapable de bouger, les yeux balayant l’horizon comme hypnotisé. Je n’avais plus la force de me boucher la vue d’idées préconçues.

Alors, j’ai été foudroyé. La divinité du monde m’a pénétré jusqu’au cœur. La mer au loin, la petite montagne qui la longe jusqu’à la pointe Santerre, la baie ouverte, les panaches de feuillus, les épinettes drues, les prés, les chèvres couchées, tout cela venait sur moi comme des flèches. Les couleurs scintillaient. Je ne vivais plus dans la beauté, je vivais de la beauté.

Mon cœur s’est gonflé, des gouttes salées glissaient sur mes lèvres, j’étais comme un tonneau qui allait éclater. J’étais sans résistance. Une lame de rasoir ouvrit mes veines, et si je n’avais pas laissé mon âme s’épancher de toutes les paroles idiotes qu’on peut dire en état d’amour, je serais peut-être mort. J’avais traversé la pellicule. Nous sommes à un cheveu du bonheur, à un poil de la délivrance, tel un veau qui a attrapé le pie de sa mère, mais un malin l’a couvert d’un enduit de plastique. Un moment, l’enduit se déchire, c’est l’extase. Mais le malin revint à la charge…

Pourquoi ne suis-je pas resté dans cet état ? Quand je regarde aujourd’hui l’étable, je vois sur le toit, à l’endroit où j’ai terminé ma journée, un coq artisanal, acheté par mon épouse. Il règne là, à ma place. Je devrais y être, mais c’est lui, symbole, qui se pénètre du monde, lui, qui le consomme, le prend, en jouit, pendant que moi j’erre dans mille pensées vagues et indéfinies.

Mais si je reviens à ce moment de quelques minutes où j’avais le nez braqué vers le nord-est, gavé de monde, je me rends compte que c’est par empathie que je me suis régalé, le même genre d’empathie qui nous emporte en écoutant Mozart. L’empathie est le contraire de l’anthropomorphie. Dans l’anthropomorphie, c’est nos pensées humainement réduites qui sont projetées sur l’inconnu. Nous voyons le petit monde que nous avons fabriqué pour nous cacher le grand. Dans l’empathie, une résonnance se produit entre une œuvre immense, et l’immensité de notre propre âme, et nous sommes forcés de reconnaître la nature commune des deux infinis. La vastitude qui nous enveloppe entre en réverbération avec la vastitude qui nous constitue.

Les intuitions mathématiques proviennent de cette empathie, ma pensée comprend ce qui me comprend, tout le contenu et l’enveloppe, toute la forme et sa vitalité, toute l’expression et son sens. Comment pourrions-nous comprendre le sens de quoi que ce soit si nous n’avions pas la possibilité de nous y reconnaître en toute vérité ?  

Le monde que je vois est mon maximum de pensée substantifiée qui revient sur moi. Et ce maximum est si immense, que tout à coup, je jouis qu’il soit moi.

Alors après l’extase, je m’acharnai à conquérir pièce par pièce ce qui m’avait été totalement donné d’un coup. Ma vie entière est une reconquête de l’état du corps, n’est-il pas le frisson du créateur lorsqu’il rencontre sa créature, et réciproquement ?

 

Le visage du moi

 

Je considère naturellement la pierre qui est là et qui m’impose malgré moi sa résistance, le membre où je souffre d’une souffrance que je cherche vainement à expulser de moi, comme des existences qu’il m’est impossible de nier parce qu’elles offrent toujours pour moi le caractère d’une contrainte. Et si je ne sais rien de cette pierre que par la représentation qu’elle me donne, ni du membre où je souffre que par l’affection qu’il m’oblige à ressentir, c’est que l’existence appartient à l’objet non pas en tant qu’il se distingue de moi et que je n’ai sur lui aucune prise, mais en tant qu’il retentit sur ma subjectivité, et qu’il en exprime la passivité.
Louis Lavelle, De l’intimité spirituelle, page 158.

 

Il nous faut le monde objectif, le monde physique et biologique, il nous faut la contrainte, et les embarras, les difficultés, les souffrances naturelles. Il nous faut subir les conséquences de nos actions et même celles de la vie collective. Tout ce qui lutte contre nous nous fait.

Si le monde n’était que réponse à nos désirs, nous n’aurions pas de désirs. Si le monde n’était que réponse à notre volonté, nous n’aurions pas de volonté. Si le monde était parfaitement divin, nous n’aurions pas d’humanité.

Je ressens toute la tragédie de la condition humaine non pas comme un ensemble d’accidents, mais comme un ensemble de coups bien placés me forçant à sortir de mes gonds et à m’engager. Dans ce combat, nous ne sommes pas de même taille, la nature gagnera assurément, à chaque jour elle gagne, mais lorsqu’elle me lâchera, au moment où elle absorbera mon corps, je serai peut-être devenu un « moi », un être fait par soi.

Aujourd’hui, devant ma fenêtre : un bouleau, un pommier, une route, des champs, des maisons, une suite de conifères. Je me souviens…

Il y a de cela cinq ou six hivers, en pleine nuit, mon épouse et moi avons été réveillés par un crash de voiture suivi de cris. Un véhicule venait de percuter une série de sapins bordant le terrain : les premiers avaient amorti le choc, le dernier avait résisté. Les occupants s’en étaient tirés avec une bonne peur.

Quand finalement je me suis recouché seul (mon épouse préférait lire), je me suis senti emporté dans un vertige. Je n’arrivais pas à résister à ma pensée, j’étais emporté…

On n’y pense pas, mais chaque chose belle dans la lumière du jour peut devenir une arme. Tout peut tuer : un gros sapin sur le bord d’une route, une pierre qui menace de tomber d’une hauteur, un nuage chargé d’électricité et même, un invisible virus. Notre vie semble lancée à vive allure sur une route où l’éclat de la beauté, à chaque moment, peut se transformer en un coup fatal. Tantôt séduits, tantôt percutés, nous allons dans une matière qui finalement nous abattra. Tel est le monde des objets dans lequel nous ne sommes qu’une petite bête en sursis… C’était mon vertige, ce soir-là.

Je me sentais si seul. Il y avait des gens dans les logements adjacents, plus loin des voisins, mais qui est compétent ? Je sentais l’abandon. Personne n’est compétent. Personne ne peut me toucher l’épaule et dire : « Viens avec moi, cela fait dix milliards d’années que je fréquente les galaxies, je connais le tabac, les mystères et même le sens des mystères. Viens, je sais exactement où nous allons. Suis-moi et tu vivras. »

À deux reprises dans ma vie, j’ai cru rencontrer de telles personnes. Les deux fois, je suis tombé à genoux en larmes devant la personne, dans un mélange de joie, de crainte et de soulagement, comme un enfant perdu qui, tout à coup, voit son papa lui tendre la main. Se laisser conduire… Mais c’étaient des imposteurs.

Après avoir analysé les trous et les prises qui leur avaient permis de se jouer de moi, je me suis rendu compte que leur charlatanerie avait élargi en moi un manque effrayant : personne n’est compétent, vraiment personne.

Quand j’entrais dans ce sentiment, c’était presque la panique.

Imaginez, vous vous retrouvez en pleine mer sur un voilier. Vous ne savez absolument rien sur le voilier, ni sur aucun voilier, ni même sur un bateau en général : où est le gouvernail, comment ajuster les voiles, ce qu’il faut faire avec les cordages ? Tout vous apparaît étranger. Un fourbi. Vous ne connaissez rien à la mer, aux courants, aux vents, aux orages, aux récifs. Vous ne savez même pas s’il y a des rivages, des îles, des lieux sûrs, des récifs, des gouffres. Peut-être que cette mer est infinie ! Vous n’avez absolument aucun moyen de communiquer avec qui que ce soit de compétent.

Oui ! il y a d’autres personnes sur le bateau. Mais c’est pire. Chaque fois que quelqu’un prend une initiative, plus il bombe le torse et rassure tout le monde en disant : « Moi je suis compétent », plus il nous met en péril. Combien de fois nous avons chaviré, combien de récifs nous avons percutés ! Chaque fois, nous avons été sauvés de justesse, non pas par quelqu’un, mais par un hasard de circonstances. Quand les gens se disputent pour s’arracher le gouvernail ou donner des ordres, c’est la pagaille générale, plusieurs se retrouvent écrasés ou mutilés. Ce qu’il y a de plus inquiétant, c’est que tout le monde fait comme si rien n’était, sinon, on le sent, ce serait la panique, car au fond, l’angoisse règne. Un sentiment d’abandon général.

N’est-ce pas notre réalité !

Et puis soudain, une personne arrive, humblement, avec un visage de paix et d’amour, elle n’a pas le moindre doute sur elle-même. Pendant un certain temps, ses manœuvres sont géniales, ses actes, miraculeux. Et puis, elle se penche vers vous et vous donne personnellement des consignes claires et précises. Qui détournerait la tête ? Mon sauveur !

Deux fois, cela m’est arrivé. Ensuite, j’ai compris que j’avais été trompé parce que j’espérais en quelque chose qui n’était pas dans l’intérêt de ma propre existence. Je ne percevais pas cela à l’époque. Même si cette sorte d’espérance n’a duré qu’un moment de ma vie, cela a été l’effondrement par la suite, puis le vide. Je devais comprendre...

Justement, j’ai compris. J’ai compris que cette expérience cachait un manque bien plus grand.

Pour vrai, et bien plus profondément, ce que je désirais n’était pas de l’ordre du guide qui éclaire tout. Au contraire, je soupirais vers un visage simplement sincère, mais qui refléterait tout ce que la mer, les nuages, les étoiles, les tempêtes, les accalmies, les bêtes, nous donnent de sentiment. Si ce visage nous était livré, nous le regarderions comme le miroir d’une âme simple et engloutie, nous aurions l’impression qu’il reflète l’émoi que fait l’univers dans l’âme humaine. Les mammifères marins qui nous ont impressionnés, les vagues qui balancent le bateau, le bruit des cordages, le craquement des mâts, même le sentiment d’angoisse que chacun cache en lui-même, tout cela serait dans ce visage, non pas à l’état de chaos, mais à l’état d’expression assumée.

Sur ce visage qui semblerait refléter tous les tourments se dessinerait un sourire aimant, quelque chose qui dirait : « Fais confiance. » Et nous sentirions que cet homme ou cette femme a été fait par toute la puissance des choses qui s’abattent sur nous.

Imaginez quelqu’un qui a vu un tel visage.

Il se dit alors : « Voilà une femme ou un homme forgé dans la condition humaine. Un moi réalisé. Parce qu’on ne lui a pas donné de réponse, parce qu’il a été aussi dépourvu que nous-mêmes, il nous dit ce que nous pouvons être, il nous réfléchit notre destinée. »   

Ce visage me manque, il me manque tellement.

Si j’ai bien compris ce qu’est le christianisme, il est ce manque en tant qu’il travaille. C’est un visage arraché. On voit l’univers beau et brutal, et lentement on se met à vouloir ce visage. On voit ici et là les traces d’arrachement comme si tantôt, encore, il était là, tel un suaire qu’on vient de décoller de la chair et du sang.

À ce titre, il y a deux espèces de religion : celle des prophètes compétents, des guides qui savent, et l’autre, celle de l’homme dépourvu qui est entré dans la forge, qui a lutté de toutes ses forces, mais qui à la fin a résumé la transcendance de l’homme réalisé vis-à-vis des dieux compétents.

C’est lui qui me manque. Il est sans doute parti comme un père part pour que son fils devienne un homme. Il m’attend peut-être dans un coin de la forêt où il me veut pour égal.

Mais moi, je me sens si loin, si loin de lui, si loin d’une expression assumée de ma condition. Aujourd’hui, j’aimerais être ce visage, mais je ne le suis pas. C’est pourquoi je me cache, et si je pouvais, je ne laisserais personne m’approcher et me regarder. Car je sais que chacun cherche le visage accompli. Je me promène au marché ou sur une place publique, et je ne pense qu’à retourner auprès de mes chèvres, car je ne suis pas l’homme.

J’espère encore, peut-être que le vieillissement sous le soleil, et mes mains s’usant dans la terre, peut-être que les souffrances de mes amis et de mes ennemis qui me pénètrent si profondément, peut-être que tout ce travail finira par former sur moi les traces de l’homme livré à la vie. Peut-être que je finirai par donner ce qui m’a tellement manqué.

 

 

Double identité

 

La solitude cesse d’être pour nous un fardeau qui nous opprime et devient une sorte de refuge. Il arrive que nous nous sentions moins seul quand nous sommes seul que quand nous sommes au milieu des autres. Cette solitude elle‑même se remplit peu à peu d’une présence spirituelle qui donne à tous les objets possibles de notre pensée et de notre amour une existence ardente qui l’emporte de beaucoup sur celle des corps. […] Et on ne peut pas dire non plus que je me suis retiré du monde, car il me semble que ce monde, je le découvre comme si je ne l’avais jamais vu. Or ce n’est pas propre­ment un monde nouveau, c’est le monde où j’ai toujours vécu, mais qui semble éclairé d’un autre jour. Comme il arrive avec ceux que j’ai perdus, c’est dans l’ab­sence que se révèle toujours l’essence secrète des autres êtres, qui est la meilleure partie d’eux‑mêmes et que les relations quotidiennes interceptaient souvent, au lieu de la livrer.
Louis Lavelle, Le mal et la souffrance, page 11

 

Imaginons un enfant né dans une bonne famille qui l’aime et le chérit. Ses parents le reconnaissent et l’estiment sans condition. Il reçoit réponse à ses besoins dans la bonne proportion : l’affection, mais aussi l’autonomie, la reconnaissance, mais aussi l’effort et le travail. Bien préparé, à l’école il ne rencontre que de petits obstacles qu’il surmonte aisément. Il en est félicité. Il a de bons amis, il expérimente normalement et sans violence l’intimité, la sexualité, l’expression de lui-même. Lorsqu’il manifeste ses talents, il est encouragé. Il trouve une bonne place dans la vie sociale avec un bon salaire, de bonnes conditions…

On pourrait préciser ce scénario idéal à l’infini. Dans l’analyse psychosociologique, il est sous-entendu. On suppose généralement que ce qui est soustrait de ce scénario doit être aussi soustrait du potentiel d’épanouissement d’un être humain. Par exemple, si la mère n’accepte pas l’enfant tel qu’il est, si elle le compare sans cesse à un autre, un enfant décédé idéalisé, on dira que ce comportement cause de l’angoisse, de la culpabilité, un manque d’estime de soi, que les chances de bonheur de l’enfant sont alors diminuées, voire, minées.

Je lisais dernièrement quelques études sur la « maladie mentale » de Van Gogh. Plusieurs diagnostics sont proposés : épilepsie spécifique, schizophrénie épisodique, trouble de l’attachement sévère… On insistait sur le fait que la famille était froide, puritaine, exigeante, que la mère était dépressive, que l’enfant n’a pas été accepté, encore moins aimé. Que son frère a entretenu avec lui des relations supplétives, mais conditionnelles et ambivalentes. Bref, les psychologues ont eu beaucoup à soustraire du scénario idéal, il s’en est suivi une grave mésadaptation et un échec de la vie sociale. Ensuite pour expliquer que l’homme soit, malgré tout, devenu un grand artiste, on parlera de facteurs de résilience.

Combien de fois j’ai été tenté de comprendre ma vie de cette façon ! À un an et demi, j’ai été placé dans une crèche en vue d’une possible adoption à cause de la maladie de ma mère. Ma mère s’est rétablie. Mes parents sont venus me chercher. Par la suite, j’ai refusé l’affection de ma mère, incapable de lui faire confiance. Ce qui m’a privé de ses caresses. Vers huit ou neuf ans, je la maternais, car elle était maladive. Je pleurais mes malheurs en silence pour ne pas ajouter au poids de sa vie. Quand je suis arrivé à l’école, j’étais encore beaucoup trop insécurisé, cela s’est mal passé. Ensuite, la violence des enseignants à l’égard de mon trouble d’apprentissage (dyslexie) a aggravé le fossé… Mais par un miracle de résilience, je suis devenu un écrivain persévérant…

Cette gymnastique de l’explication m’apparaît aujourd’hui plutôt étrange. Pourquoi soustraire d’un scénario idéal pour, ensuite, ajouter les pouvoirs de la résilience ? Pourquoi une chaîne de causalités négatives qu’il faut compenser par une chaîne de causalités positives ? Quelque chose ne va pas ! C’est comme dire : Van Gogh est devenu un grand peintre malgré ses malheurs. Ne serait-ce pas plus simple de dire qu’il a assumé et utilisé ce qui lui est arrivé de façon à devenir ce qu’il est devenu.

Lorsque je pense au scénario idéal toujours sous-entendu, je me dis : si ce scénario existait, par quel miracle une femme ou un homme pourrait s’en sortir conscient et éveillé à soi-même ! Je comprends que tout parent tente de donner à son enfant ce qu’il lui faut pour s’épanouir, et c’est extraordinaire de voir se déployer tous leurs efforts, mais heureusement, ils échouent tous l’un après l’autre. Et s’ils n’échouent pas, la vie se chargera de contrecarrer leur beau plan. Car si jamais, il était accordé à un enfant le scénario idéal, ce serait bien le pire des scénarios : quelle identité digne d’elle-même pourrait sortir de là. ? L’enfant serait fait, il n’aurait pas la dignité de se faire. Il aurait glissé sur une descente lisse et bien huilée, vécu une vie en homéostasie… La conscience du corps n’aurait eu que peu de chance de se développer, et que dire de la conscience de son propre esprit. L’identité risquerait d’être diffuse. Combien de jeunes ayant eu une enfance « trop facile » se donnent beaucoup de misère, s’imposent des épreuves, espèrent émerger en dignité !

Adam et Ève, Bouddha, Aataensic (mythe wendat) et bien d’autres ont vécu au paradis. Mais ils en sont sortis. Une chute terrible, mais sans elle, comment auraient-ils pu développer leur identité ? Ils seraient en homéostasie avec le tout.

Il m’apparaît plus simple, plus réaliste, plus efficace de voir la vie autrement. Tout semble organisé pour que le courant de la vie, avec ses besoins, avance à contre vent. C’est dans ce sens que la vie est une lutte, non pas un combat contre un adversaire, mais un combat contre l’adversité. La rencontre de ces deux courants favorise le développement de l’intelligence, de la volonté et de la conscience. Elle déclenche l’organisation de l’identité ou, si vous voulez, l’affranchissement d’un moi authentique et spécifique qu’on peut reconnaître même à travers une totalité aussi harmonieuse qu’une symphonie.

On me dira, bravo, c’est une bonne idée ! Mais parfois le courant adverse est tel qu’il abat cette identité naissante. On voit des personnes brisées, en charpie.

C’est juste. Van Gogh reste un grand blessé. Néanmoins, l’œuvre de Van Gogh est là, devant nous, et elle transpire tantôt une sérénité renversante, tantôt une empathie presque surnaturelle.  Et que dire d’œuvres immenses sorties d’épreuves encore plus « inhumaines » !

Qui décidera que tel événement de sa vie est insurmontable et fatal ?

Telle est sans doute la bifurcation ultime de l’identité humaine : il me revient à moi, et non à d’autres, et encore moins aux évènements, de décider de mes limites. À cet endroit précis, au moment où le choix apparaît insurmontable, je suis infiniment seul. Personne, absolument personne, pas même mon bourreau ne peut me dire : « Cette fois, la dose est bonne, tu es simplement victime, ma victime. » Même devant l’agonie, la résignation sera passive ou active : « Tu veux ma vie. Ce n’est pas toi qui la prends, c’est moi qui te la donne. » S’il y a quelque chose de fondateur de l’identité de l’être humain, c’est bien le sentiment que personne ne peut me prendre ma vie, moi seul peux la détruire. Bien au-delà de l’angoisse de la mort, sourd l’angoisse de me refuser à la vie.  

Une chose a été constante dans les lettres de Van Gogh à son frère : « J’opte pour la mélancolie active. Je peins pour me consoler. » Parlant de ses œuvres, il dit : « C’est ce dont les hommes ont besoin. » Même à la fin, où selon toute vraisemblance, il est victime d’un groupe d’adolescents venus encore une fois pour l’agresser et le ridiculiser, il reçoit par accident une balle dans la poitrine, il dira pour disculper les responsables : « Le coup est parti de moi-même. »

La vie vient sur moi parfois avec une violence de contraintes et de difficultés qui apparaissent au-dessus de mes forces. Et c’est alors que d’autres forces sont pompées. Je l’ai remarqué dans le passé, mais face à l’avenir, je tremble, car je n’ai pas observé que la vie respectait une limite quelconque. Ou, s’il y a une limite, elle est au plafond neurologique de la douleur que les bourreaux modernes savent très bien respecter. C’est pourquoi je tremble.

Cependant, mise à part la cruauté des hommes, comment l’identité d’un être pourrait-elle émerger sans les vents contraires qui se jettent régulièrement sur nous ? Partout nous devons combattre la pauvreté, le malheur, la violence et la souffrance, mais si tout cela se jette sur nous, nous en faisons des outils de travail, nous nous forgeons dans l’épreuve. Je dis cela en tremblant, car je ne me sens pas d’attaque.

Si je regarde ma propre existence, j’ai l’impression d’avoir deux identités. Certains chocs encaissés (placement à la crèche lorsque j’étais petit, traumatisme de l’école primaire avec ses violences et ses humiliations, impact de l’enfance de ma mère qui n’arrivait pas à voir les hommes autrement que comme des « bête de sexe et de violence », etc.) par moi, par ma sensibilité propre et selon mes réactions personnelles, mes interprétations, mes décisions, mes non-décisions, ont sculpté mon identité psychophysique. Ce ne sont pas les événements qui ont causé ceci ou cela, mais ma relation avec les événements. À ce titre, mon visage est comme la main d’un forgeron, le produit d’une relation d’impact chair contre métal… La main de l’ouvrier a sans doute reçu bien des douceurs, mais les douceurs n’ont pas laissé de marques visibles, seule la violence semble avoir fait la main du forgeron. Ainsi s’est dessinée mon identité la plus visible.

Par cette relation du moi et du non-moi, je deviens peu à peu un vieillard couvert de traces profondes. À ce titre, je m’en tire aussi mal que Van Gogh : identité mélancolique, tendance taciturne et morose, sentiment d’avoir tout échoué, d’être inutile… On pourrait dire que malgré tous mes combats, je m’en suis assez mal sorti. Ma carcasse psychique pend sur moi comme une vieille écaille d’arachide. Pourquoi me surprendre que je sois assez souvent la risée des jeunes ! Et si je n’ai pas encore reçu une balle en pleine poitrine, ce n’est que le fruit du hasard. Néanmoins, quelque chose d’autre a germé dans l’écaille rabotée par la vie.

Si vous avez vu Le champ de blé derrière l’hospice Saint-Paul, Van Gogh, septembre 1899, vous êtes complètement subjugué. Aucune peinture n’exprime autant le bonheur, la joie, la sérénité. Pourtant l’état psychophysique de Van Gogh à ce moment-là est des plus pitoyables. Il en est de même pour moi, à un niveau bien inférieur toutefois. L’identité qui a écrit les trois Chants de la terre première n’a presque rien à voir avec le vieillard écorché que tout le monde voit.

Au cours de ma jeunesse, j’ai assez souvent fait des démarches psychothérapeutiques pour tenter de réparer les dégâts de mes combats d’enfance. Résultats plutôt décevants. C’est comme tenter une chirurgie plastique pour lisser la main calleuse d’un vieux paysan. Je dois être d’accord avec mes amis qui m’ont rabroué à plusieurs reprises : je ne suis pas plaisant à côtoyer, j’ai quelque chose de triste et de distant gravé sur mon visage.

Néanmoins, quelques intimes, des lecteurs surtout, ont entrevu l’arachide dans la vieille écaille. Il y a un germe dans cette rude carcasse. Bientôt, peut-être dans vingt ou trente ans, le petit enfant sortira de son écaille. C’est lui mon identité véritable, car elle ne surgit pas par réaction au malheur, mais par attachement à la vérité. Pourtant, elle ne s’est jamais donné l’existence autrement que dans la coque vive de l’identité visible et palpable que moi et la vie avons fait ensemble. Ceux qui m’aiment voient l’enfant à travers l’écaille. C’est dans mes livres qu’on me trouve.

Cet enfant ouvre les yeux comme si le monde ne l’avait jamais heurté. Il est caressé par les couleurs, le vert surtout qui trouve ses formes par adhésion à la lumière. Il sent l’élan du blé doré, la montée des corneilles, le bouillonnement des nuages, tout cela se rassemble autour de la boule solaire, tout cela lui ressemble, son cœur frémissant du plaisir de vivre dans la maison de son père. Ce n’est pourtant pas un jour nouveau, mais il ne s’est pas habitué. On dirait le Petit Prince de Saint-Exupéry qui explore la beauté entre les soucis de l’aviateur morose qu’il a été. Mon Petit Prince vit dans les soleils orange de Van Gogh.

Ma tâche maintenant consiste à lui laisser la place. Je rêve du jour où il sera le personnage principal d’un grand roman.

 

[1] C’est ce que j’ai tenté de démontrer dans mon essai : L’écologie de la conscience (Liber, 2013)