Manifeste Sageterre

Le problème Vert
Actuellement en Colombie et en Équateur, des paysans sont expropriés de leur terre. Expropriation légale, puisqu’ils n’ont pas de papier prouvant que leur famille cultive la terre depuis des siècles. Pour contraindre à collaborer, l’armée rassemble des femmes et des enfants, un soldat braque un fusil sur une tempe… De temps à autre, il fait éclater une tête... Les familles abandonnent leur terre. Une fois la terre purgée de ses paysans, on plante des palmes pour du « biocarburant »... Cela est si peu une « nouvelle » qu’aucun journal n’en parlera.
Par terreur, par endettement, par spéculation, par décrets, partout, depuis déjà plus de trois siècles on a réussi à exproprier les paysans du pays pour mieux industrialiser l’agriculture.
Les paysans déracinés, dépossédés et désorientés envahissent le marché du travail faisant ainsi baisser les salaires, augmenter le chômage et grimper le prix des logements. Les mégalopoles digèrent frénétiquement « nos pauvres » devenus urbains. Ils dépendent totalement des entreprises pour subvenir à leur besoin et à ceux de leur famille. Autrement, ils coulent dans l’exclusion sociale. Cela a commencé avec l’industrialisation et cela s’achève violemment partout où il reste encore un peu de pays, c’est-à-dire de la terre cultivée et soignée par ceux qui lui sont attachés. Très peu de pays ont échappé à ce phénomène. Mais la compétition pour des aliments industriels finira par les embarquer dans le vaste mouvement de la destruction des sols.
Qu’est-ce qu’un paysan? C’est une famille qui reçoit de ses ancêtres une source de vie pour le bien de la troisième génération de ses petits-enfants. C’est quelqu’un qui vit dans la longueur du temps. Sans paysan, le temps arrête sur un trente sous, celui de l’intérêt immédiat.
En quelques siècles, charbon, pétrole et capitaux ont réussi le tour de force de rendre presque tous les hommes, toutes les femmes et tous les enfants de la planète dépendants directement ou indirectement des usines et des machines. Même les États sont dépendants d’elles. Or, l’essence de l’industrie, ce n’est pas le développement, mais l’exploitation.
On oublie parfois que les pauvres de nos villes sont les paysans ou les descendants des paysans qui ont fait nos pays et qui ont été forcés de quitter leur terre et d’abandonner leur fonction : lier l’héritage du passé aux besoins du futur.
Dans les campagnes de nombreux pays, la terre a été forcée de se plier aux exigences des machines agricoles. Incapable de s’adapter aux besoins biologiques de la terre, des plantes et des animaux, l’industrie agricole a facilité les grandes quantités au détriment de la qualité, de la variété et de la fécondité du sol. Au contraire de ce que l’on croit, la culture industrielle vient d’un manque de science, d’un manque de génie, d’un manque de créativité et, surtout, d’un manque d’adaptation. Au contraire de ce que l’on croit, la productivité de l’industrie agricole est faible : si on soustrait les dégâts, si on ajoute le coût nécessaire à la restauration des sols, on arrive à un bilan négatif (sans même tenir compte de la disparition des espèces). Lorsqu’on affirme que cela permet de nourrir plus de personnes, on fait un mensonge éhonté .
Le choix n’est pas de continuer l’ère industrielle ou de revenir en arrière, ces deux routes sont aussi impossibles l’une que l’autre. Pour nos enfants et nos petits-enfants, nous devons échapper à une structure de production qui n’est plus compatible avec la vie. Un dépassement de nos habitudes redonnera l’air, l’eau et la terre à ceux donc nous sommes les ancètres.
La révolution verte
Par bonheur, l’ère industrielle est révolue. Évidemment, ceux qui profitent de ce système ne le changeront pas. Plus personne n’attend d’eux une solution. Cependant, près d’un milliard de personnes souffrent gravement de la faim, près de la moitié de la population mondiale vit dans la grande pauvreté (moins de 2$ par jour), bientôt, il y aura bientôt plus de 50 millions de réfugiés de l’environnement . Une espèce animale sur trois est menacée. Soixante pour cent des écosystèmes sont en déséquilibre sérieux. Le thermostat planétaire est en grave danger d’un dérèglement irréversible (il a fallu 2 milliards d’années à la vie pour l’ajuster) . Donc, l’être humain, dans sa grande majorité a tout à gagner d’un changement de cap.
Mais la plus grande espérance réside dans le mystère de la vie intérieure : la conscience.
La structure industrielle et commerciale actuelle, parce que fondée sur la domination de la nature et la domination de l’homme par l’homme, n’est pas compatible avec la vie, et elle est encore moins compatible avec la conscience humaine. Pour profiter allègrement de cette structure, il faut écraser en soi et dans les autres le sens de la justice.
Et voilà l’espérance! Les pauvres, ceux qui sont disponibles au changement, les « assoiffés de justice », ceux qui sont travaillés par la conscience (ce sont souvent les mêmes), s’unissent et tentent de nouvelles routes.
Une première vague de la conscience a produit « les droits de la personne ». Une deuxième vague réclame non pas un droit mais un devoir, le devoir de prendre soin de la vie. Réclamer un droit résulte d’un premier niveau de conscience. Réclamer un devoir émerge d’un deuxième niveau de conscience. Les « assoiffés de justice » luttent pour exercer leur devoir.
La conscience n’est-elle pas la vie qui cherche à prendre en main sa propre durée!
Plusieurs mouvements paysans sont déjà en route . Prendre soin de la terre exige beaucoup de connaissances. Des universités se développent par et pour les paysans . Mais le plus difficile sera le développement de communautés de vie, c’est-à-dire de communauté d’entraide.
Une petite contribution
Ici au Québec, un groupe de jeunes adultes, l’auteur de cet article et son épouse, participent à leur manière au mouvement paysan. Nous formons un petit collectif de projets agricoles et éducatifs traversé par un élan de la conscience qui veut comprendre le sens de la vie humaine à notre époque. Nous prenons soin du mieux que nous pouvons de 29 hectares de terre en bordure de l’Estuaire du Saint-Laurent, un paysage parmi les plus beaux de notre planète verte et bleue. Nous nous appelons Sageterre.
Nous adhérons à la Charte de la Terre des Nations Unies . Nous aspirons à une vie écologique, à une vie juste, à une vie qui prend le temps de voir, de sentir, de questionner, de comprendre… C’est pourquoi nous développons un jardin philosophique. Jardin veut dire : lieu de croissance. Philosophique veut dire : lieu de sens. Bref, nous cultivons des légumes variés, des herbes, des fruits et aussi notre esprit. Il y faut du soin, des lectures, des échanges, des essais et des erreurs, des créations et des déceptions. Notre mouvement est laïque, nous n’adhérons à aucune idéologie, au contraire nous nous efforçons à la pensée, à l’action et à la création personnelle. Notre collectif de projets est ouvert à la communauté. Nous organisons des séminaires de réflexions, des soupers philosophiques, des ateliers...
Nous cherchons à nous enrichir des personnes que l’on tend à marginaliser. Pour nous, les personnes à très faible revenu ne sont pas des personnes fragiles qu’il faut assister. Les personnes qui ont des handicaps, les personnes qui se sont brûlé les ailes dans la drogue ou l’alcool, les personnes qui hésitent à sacrifier leur vie dans le travail industriel et polluant, les personnes qui ne veulent pas être complices du désastre écologique, toutes ces personnes que l’on marginalise ou que l’on exclut, sont surtout des personnes travaillées par la conscience, ce sont des « assoiffés de justice », ce sont donc nos collaborateurs naturels.
Nous recevons des jeunes gens qui désirent partager avec nous leurs préoccupations, participer pour quelque temps à nos activités, nous aider à mieux comprendre notre monde.
Notre collectif de projets n’a que sept ans et plusieurs projets sont encore embryonnaires. Alors, c’est avec beaucoup d’humilité que nous avançons, d’autant que nous ne sommes pas encore, nous-mêmes, tout à fait des paysans. Devenir paysan, prendre racine dans la terre et dans le temps, sortir de notre égocentrisme naturel pour s’occuper des plantes, des animaux, de la terre pour les gens qui nous entourent et pour les générations à venir, découvrir chaque jour un peu du mystère de la vie, communier aux espérances du « peuple d’en bas » est une « conversion » lente et exigeante. Il y a tellement de choses à apprendre, tellement d’aspects à apprivoiser, et cela nous remue si profondément…
Est-ce une utopie? Pour ceux qui ne plongent pas, les spectateurs confortables qui nous regardent, c’est sans doute une utopie des plus amusante. Mais pour nous, c’est notre pain quotidien.
Finalement, il circule pas mal de monde différent sur Sageterre. On y vient pour toute sorte de raisons, voir les animaux, acheter des tisanes, s’émerveiller du va-et-vient des abeilles, participer à une corvée, visiter un ami, discuter avec quelqu’un, sarcler un rang de carottes, marcher en direction de la mer... La vie quoi! Le simple plaisir de vivre dans une campagne, près d’un estuaire grandiose, car en définitive, le « Philosophe » des lieux, c’est le paysage lui-même qui nous pétrit dans son écuelle de lumière.

Jean Bédard, Bic, 2011